L’art d’agir

Lorsque ma grand-mère paternelle était sur le point de quitter cette terre, je lui ai posé la question suivante :
Du haut de tes 92 ans, quel est pour toi le secret du bonheur ? Quel dernier conseil peux-tu me donner pour la route ?
Sa réponse fut directe, sans détour : mettre tout son cœur dans n’importe quelle action.

Marquée par le socialisme de son époque, Odette n’était pas particulièrement spirituelle au sens où on l’entend aujourd’hui. Et pourtant, pour moi, elle avait compris l’essentiel. Elle m’a profondément inspiré durant mon enfance.

Des années plus tard, en découvrant le yoga et la sagesse indienne, j’ai été frappé de constater à quel point cette notion d’implication dans l’action constituait un yoga à part entière.

Lorsque j’entends aujourd’hui des personnes dire « j’adore faire ceci » ou « je déteste faire cela », cela me fait souvent sourire. Lorsqu’on s’occupe d’une ferme, ces préférences deviennent très secondaires, parfois même inappropriées. On fait plutôt ce que la journée demande, sans se poser trop de questions. Toutes les tâches sont mises sur le même plan, et l’art consiste alors à y mettre pleinement son cœur.

Mais ce yoga va encore plus loin. Il nous invite à nous libérer même du résultat.
Agir pour l’action elle-même, sans but à atteindre, sans satisfaction égotique. Une phrase issue du zen, que j’aime répéter aux élèves, dit que « lorsqu’on atteint un objectif, on passe à côté de tout le reste ». Ce n’est pas toujours simple à comprendre pour nous, occidentaux, mais l’idée est de rester ouvert, disponible, libre de toute projection. L’accent est mis sur le chemin.

Au-delà du cœur, il y a aussi la recherche du geste juste : un geste harmonieux, précis, inspiré, reflet d’une plénitude intérieure, où il n’y a ni trop ni pas assez. On peut prendre l’image d’une corde d’instrument de musique, qui ne sonne juste qu’à un point très précis.

Dans la Gītā, la thématique de l’action juste, le karma-yoga, est centrale. Elle nous invite à agir avec soin et avec cœur, sans s’identifier au résultat.
Selon cet enseignement, l’action devient juste lorsqu’elle n’est guidée ni par l’ego, ni par la peur, ni par la recherche de reconnaissance, ni par l’évitement de l’inconfort. C’est la qualité de la présence qui compte.

L’ayurveda va jusqu’à dire qu’agir avec négligence ou à contrecœur peut engendrer des déséquilibres sur le plan physique. Elle nous invite à une vraie réflexion avant l’action, à un choix clair : soit agir en étant entier, soit ne pas agir du tout.

Le taoïsme, quant à lui, insiste sur l’action non égotique : « accomplir sans faire », « enseigner sans parler ». Une action transparente, silencieuse, sans désir de contrôle, sans effort forcé, en harmonie avec le courant naturel de la vie.

Parmi toutes les facettes de l’art d’être que je tente de formuler à travers ces articles, il me semble que celle-ci, l’art d’agir avec implication, est l’une des plus essentielles.

Yotham

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