Pierre Feuga et le Yoga du Cachemire

C’est lors de mes études universitaires que j'ai fait mes premiers pas sur un tapis de yoga. J’ai suivi un cours hebdomadaire de hatha-yoga sans imaginer ce qui pouvait se cacher derrière cette pratique. Puis un jour, en sortant d’un cours « ordinaire », un état de grâce, de clairvoyance, un état de yoga, complètement inconnu pour moi, me tombe dessus et persiste pendant trois jours. Cette expérience a été déterminante pour la suite de ma vie.

Aussitôt, j’ai eu envie de tout savoir sur le yoga. J’ai commencé à le pratiquer quotidiennement, à modifier progressivement mon style de vie et mon alimentation jusqu’à devenir végétarien. Je dévorais tout livre sur le sujet qui me tombait sous la main. Un de mes premiers livres a été « le yoga » de Pierre Feuga et Tara Michaël.

Pierre enseignait le yoga à Paris, alors je l’ai tout de suite appelé. Il me donna rendez-vous chez lui, où il donnait ses cours, pour un entretien. Je me revois ce jour-là, très jeune et impressionné, assis face à celui qui a joué le rôle d’un maître pour moi, rôle qu’il n’a cependant jamais voulu jouer. 

C‘est pendant ses cours, où il y avait très peu de paroles, très peu de techniques, que j’ai ressenti et reçu ce que je considère comme étant le souffle ou la magie du yoga. Depuis, j’ai rarement assisté à des cours où la vibration est à ce point palpable. Les discussions avec Pierre, ses écrits, m’ont littéralement façonné.

Il existe une différence fondamentale, qu’il me semble essentiel de saisir, entre plusieurs formes de yoga et le yoga du Cachemire. Dans le hatha-yoga et ses dérivés, ou encore dans le raja-yoga, la pratique est envisagée comme un moyen pour parvenir à un but, celui de l’union. Une stratégie très précise est mise en place, soit pour optimiser et maximiser la circulation de l’énergie dans le corps, soit pour mettre fin à l’agitation du mental afin d’atteindre l’éveil.

Dans le Yoga du Cachemire, la pratique elle-même est le but, ou plutôt l’expression de l’unité. Il n’y a aucune projection dans le cœur du pratiquant. Il n’y a pas de programme avec des étapes et des bons points. Il y a simplement la joie de pratiquer, d’explorer le corps, le rapport à l’espace, de développer son écoute, sa sensibilité, et le sentiment d’intimité avec ce qui est. C’est une voie dite directe où, sans détour, on laisse simplement la place à ce qui est toujours là, mais qui est comme masqué par un regard, par un positionnement intérieur qui voit les choses comme étant incomplètes, comme devant être perfectionnées.

Quelques jours après le décès de Pierre en 2008, Jean Klein, qui a initié Pierre à ce yoga, m’est apparu dans un rêve. Assis dans une posture de méditation, tout digne, il me disait simplement : « Pierre avait toujours tracé son propre chemin, il n’a jamais essayé de m’imiter. À présent, c’est à toi de le faire. » Ce conseil m’a toujours accompagné dans mon parcours. Être libre, c’est ne dépendre ni de la pratique, ni de l’enseignement, ni du maître.

« Le yoga est un moyen très complexe pour comprendre qu’il ne sert à rien », me disait Pierre lors de nos échanges. Ayant eu beaucoup de feu dans ma jeunesse, il m’a fallu faire pas mal de détours pour le saisir. Mais aujourd’hui, vingt ans plus tard, je comprends profondément cette phrase. Merci à toi, capitaine, de m’avoir transmis ce qui est peut-être le plus précieux.

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